Sécheresse précoce en Nord Bretagne dès le 20 avril 2026
Rien n’est jamais écrit au plan de la succession des séquences climatiques, les mois de mai et juin peuvent être pluvieux, voire pourris, mais une certitude est là : une sécheresse précoce a déjà débuté sur une bonne partie de la France (voir la carte jointe ERAS LAND-Copernicus). Et le Nord Bretagne n’est pas épargné. Habitant à Plourivo (Côtes d’Armor), près de la confluence du Leff et du Trieux, deux rivières qui prennent leurs sources sur les hauteurs du centre Bretagne, j’observe quasi-journellement les niveaux d’eau. Je consulte régulièrement les données du réseau VigiCrues du réseau Vilaine-Côtiers Bretons : 1.4 m3/s pour le Leff et 2.5 m3/s pour le Trieux (données du 30 avril 2026 à 10 heures). Deux mois après la principale crue du secteur (le 19 février 2026) les débits de ces deux rivières sont proches de la moyenne des débits moyens d'un mois de juin normal. Les prévisions de pluies autour du Ier mai annonçant des précipitations étaient réalistes : cumul de 17 mm, de pluies à caractères orageux les 2 et 3 mai. C’est une excellente chose pour les plantes et les cultures, ensuite l’incertitude persiste : les faibles débits du 30 avril ont quasi-doublés ce 3 mai, mais ils redescendent très vite, à suivre.
Avec les vents d'Est de la semaine dernière, une sécheresse agronomique précoce a commencé dans le Nord Goëlo: les blés d’hiver restent peu épais et les légumes de plein champ, le maïs et les pommes de terre vont certainement pâtir de ce printemps sec. Par rapport à 2025, la sécheresse des sols est bien plus précoce. Le spectre de l’année très sèche de 1976 roderait-il ?
Les demandes de retenues d’eau d’irrigation vont certainement fleurir de la part des responsables professionnels agricoles. Mais est-ce vraiment une bonne idée et la voie à prendre ou est-ce une fausse bonne idée compte tenu de l’historique agricole du secteur légumier? En parcelles et en sols légumiers, les pratiques agronomiques sont « déviantes » depuis des décennies: remembrement et agrandissement sans fin en sols limoneux très fertiles mais fragiles, assolement peu diversifié avec disparition des prairies et pertes de matières organiques des sols, récoltes complexes en périodes hivernales humides, entrées de champs en bas de parcelles, "allergies" à l'agro-écologie: arbres "détestés"(ombre, feuille, limaces,…), talus bocagers régulièrement scalpés avec passages répétés d'épareuses (alors que des genêts et ajoncs pourraient utilement servir d'habitats faune-flore et de freins aux vents marins), absence de zones tampon même en culture de pomme de terre qui présente des rangs butés dans le sens de la pente, absence de dispositifs d'atténuation (talus à vocation hydraulique disparus, fascines, bandes enherbées, noues,...), etc.
En 60 ans, un système inadapté aux aléas du changement climatique est né. Malgré tout, le changement de trajectoire est très peu visible sur le terrain. Certes, suite aux coulées de boues à répétition et à la pression exercée par les communes et l'agglo GPA (Guingamp-Paimpol Agglo), le rétablissement de talus à vocation hydraulique commence à être visible sur le terrain. Mais une, voire deux hirondelles ne font pas le printemps. Les pratiques culturales doivent aussi évoluer, la taille des parcelles doit diminuer afin de limiter l’érosion excessive et de maintenir la fertilité des champs. Et un maillage parcellaire ayant regagné de la cohérence doit bien sûr se re-végétaliser. Un paysage agricole apte à encaisser les à-coups climatiques doit présenter des éléments du paysage permettant de ralentir et de stocker l’eau provenant des pluies.
Outre la reconquête de la résilience des paysages agricoles, il faut également miser sur les bénéfices à attendre d'une réserve utile augmentée de nos sols agricoles. Dans l'absolu il est agronomiquement possible de gagner 10 mm de RU dans un sol. Par prudence, considérons qu'un gain de 5 mm soit un objectif cohérent et surtout atteignable. Moins de 20 % de la surface agricole bretonne bénéficie actuellement de pratiques durables en termes de porosité des sols (non-tassements) et de taux de matières organiques: les prairies naturelles et les surfaces en Agriculture Biologique.
En Bretagne, plus d'un million d'Ha de terres agricoles sont candidates à un meilleur stockage de l'eau de pluie (souvent considérée à tort comme excédentaire et donc stockable hors parcelles…). Cela correspond à 80 millions de M3 d'eau stockable dans les sols. C’est plus que les 50 millions de M3 supplémentaires qui seront nécessaire en 2050 pour faire face aux 5-600 000 nouveaux arrivants prévus pour la Bretagne (dixit Thierry Burlot, Agence de l’Eau Loire Bretagne.
Jumelé avec des paysages plus végétalisés (bocage, maintien des prairies naturelles,...) le respect de la structure et de la vie des sols procure des bénéfices importants potentiellement atteignables: meilleurs soutiens d'étiages des cours d’eau, moins d’érosion et de coulées de boues, moins de besoins d’irrigation, meilleure résilience des sols agricoles et gestion plus aisée des crises dues aux sécheresses ou aux inondations de plus en plus fréquentes. Les organismes agricoles détenteurs de l'expertise agricole locale et largement financés par l'argent public doivent largement contribuer à un changement de braquet indispensable à la Bretagne.
Une agriculture basée sur une vraie capacité de résilience, avec des sols respectés et en lien avec la vulnérabilité intrinsèque des territoires (conditions pédo-climatiques, topographie, végétalisation du paysage,…) est en capacité de contribuer à la fourniture d’une eau potable de qualité, en quantité suffisante, et de préserver la biodiversité. Hélas les trajectoires technico-économiques actuelles ne permettent pas d’envisager l’avenir avec sérénité.
En Bretagne, la non-protection de nombreux captages d’eau potable vis-à-vis des pollutions diffuses (pesticides et métabolites, nitrates,…) et la réduction constante des capacités de stockage de l’eau dans les sols et les paysages sont les deux pierres d’achoppement majeures sur le chemin de la durabilité de l’agriculture bretonne. Cela peut même hypothéquer « l’habitabilité » de notre belle région attractive.
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