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Prise en compte de l’intérêt écosystémique et multifactoriel des zones tampons en milieux agricole et rural.

Extrait de mon courrier du 30 janvier 2021 au président de l’Office Français de la Biodiversité.

 

Deux sujets liés à la biodiversité et à l’usage des produits phytosanitaires me paraissent nécessiter actuellement une attention particulière:

-              le non-respect par les agriculteurs des mesures de gestion SPe3 visant à protéger les zones non agricoles adjacentes («ZNT Biodiversité ») lors des applications des phytosanitaires. Voir l’article du blog :partie 1 du 2 février 2021

-              la prise en compte de l’intérêt écosystémique et multifactoriel des zones tampons

(Malgré leurs intérêts seront-elles victimes du désamour que leur porte, depuis trop longtemps le monde agricole ?).

 

Les enjeux de préservation et de reconquête de la biodiversité en milieu rural, doivent de façon volontariste intégrer des infrastructures écologiques fonctionnelles. L’agroécologie intra-parcellaire (actions Ecophyto) est insuffisante et n’a pas de sens dans des territoires « aménagés » et déstructurés depuis 60 ans en favorisant systématiquement une simplification : écoulements rapides de l’eau , une taille souvent inappropriée du parcellaire et rotations simplistes. Le syndrome de « l’openfield beauceron » a sévi et continue sur sa lancée un peu partout (car il fait toujours rêver nombre d’agriculteurs!). Y compris dans des territoires très vulnérables sur le plan transferts hydriques : La Bresse et la Dombes, les plateaux volcaniques de Haute-Loire, les nombreuses zones intermédiaires où le drainage et les céréales prennent la suite de l’élevage à l’herbe (Plateau lorrain, Charolais-Mâconnais,…). Etc…

Depuis quelques mois je suis sollicité, au sein d'Eau et Rivières de Bretagne, autour de différentes problématiques de territoires. La bataille agroécologique est loin d'être gagnée, car les agressions aux milieux perdurent et peuvent même redevenir croissantes sur des bassins versants fortement modernisés qui depuis des décennies subissent des pressions pesticides, azotes et phosphores mal maitrisées. Cela va "mieux" en nitrates mais le plateau observé des contaminations et des flux restent fragile : le rôle des pluies printanières restant majeur vis à vis des marées vertes (alors qu’un 7° plan est en préparation…). Sur le plan des pesticides, les améliorations constatées proviennent en grande partie des interdictions, mais la partie n’est pas gagnée car les métabolites sont devenues un enjeu majeur. Sur les autres sujets majeurs du moment sur les territoires : méthanisation (digestats et cultures énergétiques), nouvelles retenues, relance de la protection des AAC prioritaires, cyanobactéries en baignades d'eau douce, pesticides en eaux littorales, je retrouve à chaque fois à l’amont des problèmes des paysages de versants fortement dégradés qui ont perdu leurs capacités de résilience, mais où les freins au changement peuvent encore être impressionnants.

Nous devrions certainement réfléchir à d’autres façons de gérer les bords de champs, interfaces importantes, car même si l’emploi des produits phytosanitaires est appelé à diminuer, nous avons encore actuellement en France près de 15 millions d’hectares qui reçoivent des produits phytosanitaires, et globalement la pression de fertilisation doit également redevenir supportable, en lien avec la vulnérabilité des territoires et avec la maîtrise des gaz à effets de serre. Une agroécologie généralisée ne peut être efficace qui si nos territoires regagnent des réelles capacités de résiliences grâce à des versants ayant nettement plus de 4-5% de surfaces intermédiaires en bosquets, zones tampons, prairies naturelles, ripisylve, etc… La gestion différenciée des bords de champs peut être d’un grand intérêt pour favoriser des zones de transition agroécologique entre parcelles traitées et zones naturelles ou semi-naturelles. Cela nécessite bien sûr de réfléchir à une prise en charge équitable de l’entretien de ces zones, quelles restent ou non en production (sans phytosanitaires, ni azote de synthèse).

Il me semble important de prendre en compte l’intérêt multifactoriel des zones tampons, c’est urgent, déjà depuis 1995 les travaux et publications du CORPEN montraient la voie. Aujourd’hui, face aux enjeux climatiques, et suite à la trop faible prise en compte des dispositifs d’atténuations des pollutions diffuses depuis 30 ans, le monde agricole s’est en quelque sorte « tiré de nombreuses balles » dans le pied. La succession d’aléas climatiques nous montre que nous avons pris un retard immense : même en Bretagne les jeunes plantations de haies de Breizh Bocage n'ont pas une forme olympique après quatre été secs!

Face au mille-feuille des structures en charge de la qualité de l’eau et de la biodiversité, Il manque un fil conducteur robuste et rassembleur, comme le serait une vision globale et multifactorielle de la vulnérabilité et de la capacité de résilience de chaque territoire. L’OFB a un rôle majeur à jouer dans ce domaine. Existe-t-il, en 2021, une petite chance que l'approche territoriale de vulnérabilité serve de véritable fondation et de fil conducteur aux réflexions d'aménagements et de réaménagement ? Les succès story forment actuellement de "petits ruisseaux" mais l'on est très loin d'entrevoir une agroécologie généralisée et des territoires suffisamment résilients face aux sécheresses et canicules, aux pluies intenses, aux crues, au déclin de la biodiversité, aux appétits des aménageurs,.... D’autant que la réelle efficience des mesures compensatoires environnementales ne fait guère rêver.

Si nous avions une réelle ambition politique de dépasser les visions par « silos », une vision globale des chemins de l'eau, un réseau hydrographique bien connu et protégé et un parcellaire agricole réellement en phase avec des objectifs d'agroécologie et donc des espaces interstitiels suffisants (Zones Tampons, dispositifs d’autoépuration,...), il me semble que les actions seraient bien mieux valorisées car assurées d’une réelle pérennité.

Malheureusement la culture du diagnostic multifactoriel des territoires est très insuffisante (y compris pour nombre de territoires alimentant des captages !), et donc les ambitions restent très en deçà du souhaitable, surtout quand les acteurs verrouillent les actions et que la règlementation est quasi-systématiquement appliquée en mode "silo". Ce n'est pas un seul mot clé comme "agroécologie" qui remplacera un nécessaire "plan Marshall" agroécologique, qui serait pourtant indispensable pour réaménager le plus rapidement possible les territoires agraires.

J’appelle de mes vœux l’avènement d’une méthodologie aboutissant à un diagnostic multicritères de tous les territoires, méthodologie alliant états des lieux de la vulnérabilité et partage efficace des connaissances. Nous avons fortement modifiés les paysages et les réseaux hydrographiques depuis 60 ans, avec une accélération anormale des transferts d'eau vers l'aval (et bien sûr des sédiments, des contaminants, et de flux extrêmes générateurs de crues,…). Par exemple sur le plan des créations de retenues, il semble souhaitable et indispensable avant toute création, qui sera forcément impactante, de ralentir l'eau en amont par des moyens simples et rustiques. Au lieu de favoriser à outrance le départ des eaux pluviales excédentaires des parcelles, il faut favoriser par tous les moyens l'infiltration ou au moins le ralentissement des écoulements (ce qui préservera la fertilité des parcelles et des têtes de versant).

Concrètement la connaissance fine et pertinente d’un territoire doit donc reposer sur un Diagnostic Territorial de Résilience multicritères. Réalisés par deux structures à compétences complémentaires (agriculture et environnement) et avec les agriculteurs et utilisateurs locaux, le diagnostic devra investiguer la biodiversité, les chemins de l’eau et les risques polluants liés, les capacités d’infiltration en tête de bassin-versant, les capacités d’atténuation de l’érosion et des crues, avec bien sûr un volet adaptation au changement climatique. Nous aurions ainsi des connaissances agro-hydro-écologiques donnant des clefs pertinentes pour la mise en œuvre de techniques et actions réellement durables.

           La prise en compte de l’intérêt écosystémique et multifactoriel des zones tampons est important voir majeur pour aller vers plus de résilience pérenne de nos territoires, gage de réelles aménités agroécologiques. Dans la plupart de nos espaces agraires nous avons grandement besoin de ces zones interstitielles semi-naturelles mais largement préservatrices et productrices de biodiversité.

 

 

complémentarité bande enherbée, fossé, haie sur talus (Birieux-Ain, mars 2015)

complémentarité bande enherbée, fossé, haie sur talus (Birieux-Ain, mars 2015)

paysage viticole d'Aloxe-Corton (21) en avril 2015. Des espaces de biodiversité à développer!

paysage viticole d'Aloxe-Corton (21) en avril 2015. Des espaces de biodiversité à développer!

Bande enherbée court-circuitée par une rigole en Chalosse (mars 2015, Doazit-Landes): tolérable en hiver, cette rigole doit être comblée avant le semis du prochain maïs

Bande enherbée court-circuitée par une rigole en Chalosse (mars 2015, Doazit-Landes): tolérable en hiver, cette rigole doit être comblée avant le semis du prochain maïs

Tag(s) : #Territoires résilients, #Chemins de l'eau et diagnostics