Ressources en eau potable et pesticides: activons la territorialisation. Nos tergiversations conduisent à une quasi-impasse du préventif!
Protection des captages d’eau potable, le compte n’y est pas: arrêtons de tergiverser (2)
Les territoires fournissant notre eau potable sont vulnérables aux pollutions, mais c’est très insuffisamment pris en compte. Depuis l’application de la norme pesticides en eau potable de 0.1 µg/l et les premières actions de reconquête de la qualité de l’eau lancées au début des années 90, nous avons manqué de très nombreux rendez-vous face à l'emploi raisonnables des phytosanitaires. Mais aujourd'hui il faut arrêter de tergiverser, privilégier l’application des connaissances scientifiques et non se plier aux jeux d’acteurs qui se traduisent par une lenteur excessive dans la réelle protection de nos captages. Il nous faut regagner de façon très volontariste les capacités de résilience des sols et des paysages. Ce doit être une exigence suprême, qui doit dépasser et bousculer notre petit confort journalier et nos pratiques politiciennes. Avons-nous vraiment du temps devant nous ? Pas vraiment.
Pour protéger préventivement et efficacement nos captages d’eau potable, il y trois conditions essentielles à remplir :
- 1- Bien connaitre et délimiter les territoires recevant l’eau de pluie susceptible de parvenir aux points de prélèvement. et investiguer la vulnérabilité et notamment les zones les plus contributives en termes de pollutions agricole ou industrielle.
- 2- Avoir une gestion très rigoureuse (techniquement éclairée et scientifiquement fondée) de l’emploi des pesticides en tenant compte des caractéristiques toxicologiques, physico-chimiques, des métabolites formés et bien sûr de la vulnérabilité intrinsèque de chaque territoire .
- 3- Ralentir l’eau et donc les transferts hydriques de polluants afin de favoriser l’atténuation des contaminations : à l’heure du changement climatique tout doit nous pousser à ralentir l’eau et à stocker l’eau verte dans les sols et les végétaux.
Revoir aussi l’article de ce blog du 25 mars https://www.guylehenaffagreaunome.fr/2025/03/pesticides-dans-l-eau-arretons-de-tergiverser.html
- 1 - Bien connaitre et délimiter les territoires : absolument toutes les Aires d’Alimentation des Captages (AAC) loin d’être délimitées.
Connaitre les surfaces contributives et leurs vulnérabilités constitue la base de toute action efficace : on ne construit pas une maison sans commencer par les fondations. Tous les captages doivent bénéficier rapidement d’une délimitation des surfaces contribuant à la fourniture de l’eau potabilisable. Et il faudra bien un jour être en capacité de territorialiser le type de produits phytosanitaires utilisables dans les champs recevant l’eau de pluie qui alimentera ensuite un captage. Sauf à tergiverser, certaines molécules doivent être bannies en cas de grandes vulnérabilités aux transferts de pesticides et en cas de « formation » importantes de métabolites (issus de leurs dégradations). En Bretagne, le défi est de taille : les aires de captages en eaux superficielles présentent des surfaces très importantes. Certains pensent que le problème est résolu avec l'augmentation des capacités de "dépollution" et des savoirs faire en stations de potabilisation ! Mais ce n’est vrai qu’en partie et à quel coût pour les collectivités et donc pour le citoyen-consommateur.
Il nous faut dépasser le schéma trop restrictif des AAC prioritaires, qui s’est inscrit dans le temps long (15 ans pour voir le bout du chemin, (et pas partout) en captages prioritaires Grenelle). Certes des résultats ont été obtenus, mais a quels coûts ? Une hirondelle, voire deux, ne font pas le printemps !
Sauf à abandonner les actions préventives et à s’affranchir de la recommandation du Haut Conseil de la santé publique (HCSP) en faveur de la prévention, une protection amont de tous nos 33000 points de captages et donc de l’ensemble des aires d’alimentation de captages est aujourd’hui indispensable. En eaux souterraines bien sûr, mais aussi évidemment les AAC en eaux superficielles dont les aires sont de tailles importantes voire très importantes (Vilaine, Clain,…). Chaque acteur vivant et travaillant au sein d’une AAC doit connaître son appartenance à une entité importante en termes de durabilité, connaître pour agir en conséquence, sans s’abriter derrière des corporatismes irresponsables.
En eau superficielle, comme en Bretagne par exemple, une délimitation provisoire basée sur les lignes de crête, peut être étudiée et réalisée pour un coût modéré. Le coût moyen d’une délimitation d’AAC et caractérisation est de 50 000 €. C’est bien moins que les coûts curatifs des stations de potabilisation qui se chiffrent à plusieurs millions d’euros !
- 2 - Avoir une gestion très rigoureuse et scientifiquement éclairée de l’emploi des phytosanitaires
Se pose la question de la territorialisation de la gestion des produits phytosanitaires. L’Autorisation de Mise sur le Marché (AMM) est prise au plan national sur la base des travaux et l’expertise de l’Anses[i] et en intégrant bien sûr des données européennes de l’EFSA[ii]. Seul le Ministère de l’Agriculture peut interdire un produit : ainsi les différents arrêtés des maires vis-à-vis des distances de protection des habitations ont été recalés. Les préfets de département ont le droit d’agir sur les captages et d’y interdire une ou plusieurs molécules, mais c’est très rare. Une trop grande « prudence » est en effet de mise, même lorsque tous les clignotants sont au rouge comme c’était le cas lors de la crise due à l’Esa-métolachlore en 2022. Les éléments de langage et les arguments (souvent biaisés) de la profession agricole l’emporte généralement sur les enjeux de santé publique!
Pourtant quelles sont les voies possibles ?
- Un zéro-pesticides en petites AAC souterraines, c’est en cours de mise en œuvre (Côtes d’Armor,…)
- Une territorialisation effective et argumentée du choix et de l’emploi des pesticides :
Pour les aires d’alimentation en eau superficielles de grandes tailles (plusieurs centaines de km2), l’interdiction totale des pesticides est au jour d’aujourd’hui compliquée et nous n’aurons pas demain l’argent nécessaire pour financer des aides adaptées. La territorialisation paraît être la meilleure des approches car cela permet de prendre en compte l’ensemble des paramètres majeurs influençant les niveaux de pollution: les conditions pédoclimatiques et hydrogéologiques, les éléments paysagers et la densité du chevelu hydrologique, les pratiques agricoles et en particulier les types de cultures (herbe ou pas,…) et de rotation (très courtes ou suffisamment longues,…), les contraintes liées aux filières (qui ne doivent pas être gravées dans le marbre : betteraves sucrières, légumes de plein champs,…). Il y a de fait un point important à prendre en compte : l’intensité d’emploi car les faiblesses et les défauts vont se révéler bien plus facilement si l’emploi d’une molécule est localement massif.
Les acteurs nationaux doivent être conscients des enjeux de la territorialisation et faciliter cette mise en place (Anses, Ministères, Agences de l’eau, OFB,…). Et les acteurs régionaux et locaux doivent assumer leurs responsabilités et utiliser au mieux leurs connaissances du terrain.
Les sensibilités aux transferts hydriques (et aériens) des pesticides doivent servir de fondement à une gestion localement éclairée de l’emploi et l’application des pesticides. A titre d’exemple les territoires calcaires Karstiques doivent être l’objet de choix très adaptés, car ils ont des capacités de « filtration » et donc d’autoépuration très faibles. Les territoires sur socle primaire alimentés en eaux de surface devront également faire l’objet d’une gestion plus fine : c’est bien sûr le cas de la Bretagne, qui dans le domaine des pesticides a perdu son agilité des années 90. L’exemple de la mauvaise gestion de l’Esa-métolachlore en est malheureusement l’illustration : forte progression de l’emploi dans les champs du S-métolachlore alors que tout militait pour une forte réduction de l’emploi de cet herbicide maïs afin de réduire les contaminations par ses métabolites.
Que mettre dans une stratégie de gestion raisonnable, éclairée et territorialisée des pesticides ?
- Interdictions actionnables sur les zones les plus contributives identifiées au sein des AAC
- Mettre en place une gouvernance éclairée des produits phytopharmaceutiques (PPP) au niveau régional autour du préfet de région et de la DRAAF (et aussi DREAL, ARS, Régions, Producteurs d’eau, Chambres Régionales d’Agriculture, Instituts techniques, filières, distributeurs agricoles,…).
Avec la réduction constante des molécules homologuées et donc l’utilisation croissante de celles qui restent (prosulfocarbe, diméthénamid-P, DFF, (flufénacet),…) il nous faut une gestion rigoureuse des produits phytosanitaires en agriculture. Il faut être en capacité d’anticiper au mieux les trop forts niveaux de contaminations en substances actives et en métabolites, tout en gérant les risques d’apparition de résistance au sein des bio-agresseurs.
En effet, il est réaliste de considérer que certaines molécules doivent être bannies très rapidement des aires d’alimentation de captages : flufénacet, métazachlore ?, DMTA-P ?, nicosulfuron ?, terbuthylazine ?, prosulfocarbe ?, …Or le niveau le plus cohérent pour la prise en compte est le niveau régional (rigoureusement le meilleur niveau serait l’HER ou Hydroécorégion : Wasson J.G et al, Cemagref – 2004).
Il faut faire intervenir au plus haut niveau de la réflexion une approche pollution diffuse dans le raisonnement et l’emploi des PPP. Il faudrait remettre à jour la méthode SIRIS-Pesticides, laissés de côté par l’Ineris ! ou promouvoir une méthodologie équivalente. Et pour la Bretagne, réviser et réactualiser la liste CORPEP/CRODIP qui classe les molécules en fonction de leurs sensibilités au transfert hydrique.
- 3 - Ralentir l’eau et donc les transferts hydriques de polluants
Nombre d’article de ce blog d’AgrEaunome portent sur la nécessaire prise en compte des chemins de l’eau : voici le lien pour mon « appel de l’eau » de février 2023, c’est l’article du blog le plus en rapport avec ce paragraphe : https://www.guylehenaffagreaunome.fr/2023/02/cultivons-l-eau.html
L’agriculture occupe 45% de la surface française et les forêts couvrent 32% du territoire de métropole. Si l’on y ajoute les espaces naturels, c’est donc une grande majorité du territoire où il est possible d’être précautionneux du devenir de toute goutte d’eau de pluie puis des premiers écoulements hydriques diffus ou faiblement concentrés.
Nous devons cultiver l’eau, en généralisant des pratiques agricoles compatibles avec cet objectif, en s’appuyant sur des techniques d’hydraulique douce, sur les MNRE (Méthodes Naturelles de Rétention de l’Eau), et plus globalement en mobilisant l’ensemble des solutions fondées sur la nature. La notion d'hydrologie régénérative (keyline design) regroupe cette vision d’ensemble. Elle concerne une gestion respectueuse de l'eau d’origine pluviale puis des premiers écoulements : stocker l’eau dans les sols, la ralentir, lui faire parcourir le plus long chemin. Pour cela il faut aménager les ilots parcellaires et les bassins versants en tenant compte des courbes de niveaux, respecter les sols agricoles et forestiers, réduire la taille des parcelles, réhabiliter, replanter ou régénérer les haies (cf appel de la Haie du 13 février 2023), développer les surfaces en prairies et réhabiliter des zones humides de plateaux et régénérer les sols agricoles par des pratiques durales et une réelle augmentation des teneurs en carbone, encadrer le développement des coupes forestières « à blanc » dégradant des sols forestiers issus de siècles de pratiques respectueuses, etc. Et en prenant cette voie c’est bien sûr la biodiversité qui s’en trouvera renforcée car bien moins agressée et mieux protégée.
A l’heure du changement climatique, tout doit nous pousser à ralentir l’eau et stocker l’eau verte dans les sols et les végétaux. Et bien évidemment à protéger nos ressources en eau pour la protection des milieux, la couverture de nos besoins en quantité et aussi en qualité. La protection de nos captages est actuellement très incomplète malgré des retours d’expériences très probants. En dépit de l’arrivée des très attendus captages dits sensibles (en cours de définition) et des PGSSE[iii], aurons-nous les moyens financiers de mettre en place des actions aidées onéreuses pour les finances publiques : c’est peu probable. Et devons-nous privilégier nos capacités d’exportation au détriment de notre environnement proche ?
Par contre nous devons absolument faire les bons choix techniques et politiques et permettre une gestion éclairée des enjeux sanitaires des cultures dans le respect de la sécurité sanitaire des eaux, de la santé publique et pour une protection efficace de notre biodiversité, notre bien commun.
Le Trieux au Moulin Quintin à saint Clet - 22 (le 27 juin 2025, 0.8 m3/s au site de mesure proche de Chateaulin)
Le Leff, juste à l'aval de la prise d'eau superficielle du Moulin Bescond, Yvias - 22 (27 juillet 2025 à 18h)
Le Leff, moulin Rivoallan avec station hydrométrique : 0.4 m3 / seconde, Quemper-Guézénnec - 22 (27 juillet 2025 à 18h15)
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